Conviez en exclusivité dans une interview sur Jeune Afrique, Corneille Nangaa, l’ex Boss de la centrale électorale en RDC, sous le régime Kabila, affiche dorénavant ses couleurs politiques, alors que les suspens ont envahi la toile, peu après la tenue imminente du forum de l’espace Grand Oriental, en fin décembre 2022.
Entre tentation, volonté et détermination, Nangaa, rendu célèbre après les dernières élections au pays, a la tête haute qui se plonge déjà dans l’eau. En conséquence, il vient de lancer son parti politique qui pourra porter sa candidature à la magistrature suprême.
Au cœur d’une accusation de corruption et d’entrave au processus démocratique par l’administration américaine, Corneille Nangaa n’a le corps en branle. Bien plus, face à l’actuel processus électoral, il reconnaît une lourde responsabilité à jouer dans la perspective de la prochaine présidentielle. Les raisons de ce revirement sociopolitique sont révélées dans une interview accordé à JA dont KIS24 relaye l’intégralité :
Jeune Afrique : N’est-il pas étonnant que vous vous lanciez en politique alors que, lors du dernier scrutin présidentiel, vous dirigiez la commission électorale ?
Corneille Nanga : Les élections de 2018 auront été celles qui ont permis la toute première alternance pacifique au sommet de l’État, sans crépitement de balles. Nous avons en RDC un ancien président, qui peut vivre librement dans son pays, et un nouveau, qui lui est en charge de la conduite de l’État.
Il ne sert à rien de dire sans cesse que ces élections ont été controversées. C’est dangereux et cela ne veut rien dire. La controverse est une denrée ordinaire, qui nourrit la polémique autour des résultats de toute compétition électorale. Même aux États-Unis, les résultats des élections font l’objet de controverse.
Est-il juste de dire que vous êtes à la fois proche de Joseph Kabila et de Félix Tshisekedi ?
Oui. Cette proximité procède des rapports institutionnels que j’ai eu le privilège d’entretenir avec l’un et l’autre en ma qualité de président de la commission électorale.
Grâce à Dieu, j’étais aux premières loges lors de cette alternance. Un accord politique a été conclu et je demeure convaincu qu’il ne faut pas le jeter dans les poubelles de l’histoire, parce qu’il a sauvé la République d’un possible bain de sang.
Est-ce là qu’est née votre ambition ?
Mon engagement est un choix légitime, qui découle d’un diagnostic posé sur des sujets qui touchent à l’avenir de la République. J’ai vocation à la servir, en quelque domaine que ce soit. Et je m’interdis de sombrer dans une passivité coupable.
Joseph Kabila ou Félix Tshisekedi ont-ils, d’une manière ou d’une autre, pesé dans votre décision de vous lancer en politique ?
Non. Ma décision n’a été influencée ni par l’un ni par l’autre.
Vous diriez-vous proche de l’opposition ou de la majorité ?
Qu’est-ce que cela signifie dans ce pays ? En RDC, les alliances politiques ne sont pas dictées par l’idéologie, mais par la poursuite d’intérêts opportunistes. D’ailleurs, ceux qui, hier, chantaient les louanges de Joseph Kabila sont les mêmes qui, aujourd’hui, font l’apologie de son successeur.
Pour ma part, je ne suis ni du côté de l’Union sacrée [majorité] ni de celui du FCC [Front commun pour le Congo, de Joseph Kabila] : je suis en train de créer une alternative. Fort du diagnostic que j’ai posé, je lance un nouveau parti baptisé Action pour la dignité du Congo et de son peuple : l’ADCP. Et j’expliquerai aux Congolais, dès le 25 février, quelle sera sa proposition politique.
La loi ne vous empêche-t-elle pas, en tant qu’ancien patron de la Ceni, de vous présenter à une élection présidentielle ?
Tout Congolais a le droit de concourir à tous les scrutins, et ce conformément à la loi. Moi, Corneille Nangaa, je suis assurément congolais et je serais curieux de savoir quel texte dispose clairement de ce que peuvent ou ne peuvent pas faire les anciens présidents de la Ceni.
Pour revenir à la dernière élection présidentielle, une partie de l’opinion vous demande quand même encore des comptes quant aux irrégularités qui ont été signalées à l’époque…
Comme vous le dites, ça n’est qu’une partie de l’opinion. La majorité des Congolais sont désormais tournés vers les élections à venir et ils ont raison. Compte tenu de mon expérience, je peux vous dire que les élections sont toujours sources de conflit, parce qu’elles sont organisées autour de compétiteurs passionnés. Mais le cadre légal est là pour empêcher tout dérapage, de la Constitution aux textes réglementaires.
Tout le process est extrêmement encadré, jusqu’à l’annonce des résultats et à la gestion des contentieux. Si irrégularités ou tricheries il y a, ce sont les tribunaux qui doivent se prononcer. Mais il n’appartient ni à la Ceni ni aux médias d’épiloguer.
Les résultats des élections de 2018 ont été confirmés par la Cour constitutionnelle en ce qui concerne les scrutins présidentiel et législatif, et par les différentes cours d’appel en ce qui concerne les législatives provinciales.
Comment faire pour que le processus de 2023 soit meilleur que celui de 2018 ?
Nous sommes à dix mois de la date supposée des élections. Le calendrier électoral a été publié et il est en cours d’exécution. Que les élections de 2023 soient meilleures que celles de 2018, c’est notre souhait à tous. Cependant, ne sous-estimons pas les contraintes politiques, techniques, logistiques et surtout sécuritaires : ce sont autant de défis à relever. Tout cela, ajouté à la méfiance entre les acteurs et à celle dont ceux-ci manifestent à l’égard de la Ceni n’incite toutefois pas à l’optimisme.
Ne sommes-nous pas sur la bonne voie ?
Bien sûr que non. Il va nous falloir consentir de gros efforts pour relever les défis que je viens d’énoncer. Comment, par exemple, s’assurer de l’exhaustivité de l’enrôlement des électeurs dans des zones non sécurisées et avec un nombre important des déplacés ? Je pense bien sûr au Nord-Kivu et à l’Ituri. Comment remédier à cette défiance que j’évoquais ? Comment avancer quand certains affirment ne pas se reconnaître dans la composition actuelle de la CENI et ne pas se fier à la Cour constitutionnelle ?
Votre candidature est-elle définitive ou êtes-vous ouvert à l’idée de nouer des alliances ?
Comme je vous l’ai dit, la question de validation d’une candidature obéit à un protocole précis. Une candidature à la présidentielle en RDC n’est définitive que lorsqu’elle est confirmée par la Cour constitutionnelle.
Pour le reste, il est vrai que nombreux sont ceux qui me poussent à briguer la magistrature suprême. Mais vous savez aussi que des alliances sont indispensables pour gagner les élections en RDC.
Comment qualifieriez-vous les relations que vous entretenez aujourd’hui avec Joseph Kabila ?
Elles sont bonnes. Nous partageons une même passion pour le travail de la terre.