À Kisangani, le débat sur l’avenir de la Société textile de Kisangani (SOTEXKI) prend une tournure intellectuelle. Alors que le député national Patrick Matata défend l’idée d’un renouvellement du tissu industriel de la Tshopo, notamment à travers de nouvelles unités de transformation comme une chocolaterie, le professeur Grison-Trésor Kakumbi conteste l’interprétation de la « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter appliquée à cette situation. Pour lui, l’innovation économique ne suppose pas nécessairement de sacrifier l’ancien au profit du nouveau.
La SOTEXKI est redevenue l’un des dossiers industriels les plus sensibles de la Tshopo. En avril 2026, une question orale avec débat initiée par le député national Théoveul Lotika a placé devant l’Assemblée nationale la question de la relance de l’entreprise et de l’utilisation des fonds publics déjà engagés. Selon les éléments présentés au Parlement, 7,6 millions de dollars avaient été décaissés en 2023. Le ministre de l’Industrie a indiqué qu’un rapport d’octobre 2024 faisait état de 68 % affectés aux investissements et de 32 % aux charges d’exploitation et de fonctionnement. La poursuite du financement a été suspendue dans l’attente d’éclaircissements.
Patrick Matata veut renouveler le modèle industriel
Dans ses réflexions sur le développement économique et industriel de Kisangani, Patrick Matata pose la question de la pertinence de maintenir indéfiniment des structures industrielles héritées d’une autre époque lorsque leur modèle économique ne correspond plus aux réalités actuelles.
L’élu de Kisangani et Professeur des universités a notamment évoqué la possibilité de développer de nouvelles activités industrielles autour des ressources disponibles dans la Grande Orientale, parmi lesquelles la transformation du cacao. Cette approche s’inscrit dans une logique de création de valeur locale plutôt que d’exporter principalement des matières premières, il s’agit de développer des unités capables de les transformer sur place.
Le débat sur la SOTEXKI avait déjà montré que plusieurs conceptions de la relance industrielle coexistent. Lors des échanges à l’Assemblée nationale, certains députés ont plaidé pour une remise en activité de l’entreprise, tandis que d’autres ont insisté sur la nécessité de revoir son modèle économique et ses activités. Mais c’est précisément cette lecture que le philosophe Grison Kakumbi met en discussion.
La « destruction créatrice » ne signifie pas détruire pour créer
Pour le professeur Grison-Trésor Kakumbi, dans une tribune rendue publique ce jeudi 17 septembre à Kinshasa, la difficulté réside dans une interprétation trop mécanique du concept de Schumpeter.
La destruction créatrice ne signifie pas simplement qu’une ancienne entreprise doit disparaître pour laisser la place à une nouvelle. Le processus peut également passer par la transformation de l’existant. Une entreprise ancienne peut innover, changer ses produits, moderniser ses équipements, revoir son organisation, conquérir de nouveaux marchés et développer de nouvelles chaînes de valeur. Appliquée à la SOTEXKI, cette lecture modifie profondément le débat regrette ce philosophe et enseignant à l’université de Kisangani.
La question ne serait plus seulement de savoir s’il faut maintenir une entreprise textile créée dans les années 1970, mais de déterminer si cet outil industriel peut être transformé pour répondre aux besoins économiques actuels de la Tshopo. Cette nuance constitue le cœur de la position de cet enseignant de l’ UNIKIS :
l’ancien et le nouveau ne sont pas nécessairement deux réalités antagonistes. Une entreprise existante peut elle-même devenir le support d’une nouvelle dynamique industrielle.


L’enjeu est d’autant plus important que la SOTEXKI dispose d’une histoire industrielle, d’infrastructures et d’un capital humain qui constituent des actifs à prendre en compte dans toute stratégie de relance. Les abandonner au seul motif qu’ils appartiennent à un modèle ancien reviendrait à considérer l’obsolescence comme une fatalité.
Le véritable débat dépasse le duel SOTEXKI-chocolaterie
La polémique autour de Patrick Matata et son collègue Grison Kakumbi intervient alors que la question financière reste entière. Les 7,6 millions de dollars déjà décaissés font l’objet d’un contrôle parlementaire. Plusieurs députés ont demandé une commission d’enquête afin de vérifier l’utilisation des fonds. Le ministre de l’Industrie a accepté le principe d’une telle démarche et indiqué que la suite du financement avait été suspendue en attendant des clarifications. Dans ces conditions, opposer simplement la SOTEXKI à une éventuelle chocolaterie serait réducteur.
La Tshopo peut avoir besoin de nouvelles industries tout en cherchant à sauver celles qui peuvent encore être transformées. La transformation du cacao peut constituer une opportunité industrielle sans que cela implique mécaniquement l’abandon du textile. De la même manière, la relance de la SOTEXKI ne devrait pas signifier un retour au modèle industriel qui a conduit à son déclin. C’est ici que l’analyse du laboratoire de philosophie et droit des enfants du professeur Trésor Kakumbi prend sa portée :
La question industrielle n’est pas de choisir entre l’ancien et le nouveau, mais de savoir comment transformer l’ancien et créer du nouveau.
À Kisangani, le débat sur la SOTEXKI devient ainsi un débat sur la conception même du développement. Derrière la querelle autour de Schumpeter se dessine une question plus concrète : comment construire une industrie tshopolaise capable de produire, de transformer les ressources locales, de créer des emplois et de conserver davantage de valeur sur le territoire ?
La réponse ne se trouve probablement ni dans la nostalgie de la SOTEXKI d’hier ni dans le rejet systématique des entreprises existantes. Elle dépendra de la capacité des décideurs à établir, chiffres à l’appui, quelles activités sont viables, quels investissements sont nécessaires et quels modèles industriels peuvent réellement fonctionner.

