RDC / Forêts : Comment préserver ces fruits, racines, feuilles et noix nutritifs et médicinaux (Partie I)

Vivre de la cueillette, ça vous fait penser à une époque préhistorique. Pourtant, même aujourd’hui, pour avoir accès à certains produits, les peuples forestiers de la République Démocratique du Congo ne peuvent se contenter que de la cueillette et du ramassage. Pour ces peuples, la forêt n’offre pas que le bois ; il y a aussi ces produits que l’on qualifie de « produits forestiers non ligneux (PFNL) », très utiles pour la vie de l’homme. Parmi les PFNL les plus prisés en RDC, on peut citer le Ngadiadia (ou kadika), la noix de Kola, la Murondo, le Ndehe, le tonga, mabongo, bombi,le fumbwa…
Dans les milieux urbains, ils sont appréciés pour leurs vertus nutritives, médicinales ou pour des usages particuliers. La demande devenant de plus en plus grande, ils deviennent également rares suite à de nombreux facteurs. Un danger d’extinction, à court ou à long-terme, plane vu la pression sur ces espèces en forêt. Comment prévenir cette menace de disparition ?

Partie I : Aphrodisiaques, médicinales, nutritifs et pas que…

« Plus de 95% de consommateurs sont des hommes, quasi-adultes », nous confie une dame d’une vingtaine d’années, vendeuse du thé à base de Tangawisi mélangé au ngbako et ngongolio, au rond-point Ouagadougou dans le quartier Kindya en ville de Bunia, chef-lieu de la province de l’Ituri, située au Nord-Est de la RDC.

Pour elle, la raison de la masculinité de sa clientèle est claire : « Mes clients sont uniquement des hommes car elle donne la force masculine (sexuelle, NdlR) et élimine la fatigue ». Des vertus aphrodisiaques que les rares femmes, qui en consomment dans les endroits publics, n’admettent tout de même pas. « J’en prends, mon mari en prend, mais ce n’est pas pour la force au lit. Dieu a donné naturellement la force à mon mari. Moi j’en prends pour lutter contre plusieurs maladies et la fatigue aux hanches. », explique une marchande qui en consomme dans un point de vente à Oïcha. Autour d’elle, les hommes qui en consomment nient aussi qu’ils en prennent pour les vertus sexuelles. « Ça rend seulement le corps en bonne santé », disent-ils dubitativement, un peu comme gênés.
En fait, nous sommes dans une société dans laquelle tout ce qui a trait au sexe est tabou. Bien plus, aucun homme ne peut avouer qu’il a des insuffisances au lit et qu’il lui faut un turbo, de temps en temps. C’est déshonorant de sa part.
Pourtant, les vendeuses et cueilleurs sont unanimes. Les vertus sexuelles, c’est ce qui fait vendre ces produits. Une des vendeuses de ces produits sur étalage au marché central de Bunia nous explique les différents produits préférés par les hommes pour leurs vertus sexuelles : «Les jeunes garçons viennent chercher Akoro, cette poussière ici », dit-elle en montrant des petites boules de poussière dans un sachet. « Puis ils viennent chercher ce kitamaka », ajoute-t-elle en montrant des morceaux de tige séchés. « Ensuite, ce mundongo », poursuit-elle en montrant des écorces séchées et enfin « Ils viennent chercher ce murondo », achève-t-elle en montrant des racines qui sont d’une apparence un peu cartilagineuse. Particulièrement, les hommes mûrs, plus de la quarantaine, « Ils viennent chercher le Kitamaka, le kadika et le ngongolio », ajoute-t-elle.

Les deux derniers sont des noix très amères. Néanmoins, la noix de Ngongolio, d’une écorce noire et rouge de l’intérieur, est plus de deux fois volumineux que le kadika et comporte plusieurs parties, alors que le kadika est plus ou moins compact, avec une couleur grisâtre à l’intérieur.
En province de l’Ituri, Territoire de Mambasa, chefferie de Mambasa, village Tobola dans la localité de Magbalu, à 170 kilomètres au Sud de la ville de Bunia, nous avons croisé monsieur Amboko, un pygmée, dont le travail est la récolte de ces fruits de la forêt. Il explique que certains ont ce pouvoir sexuel avéré comme cet arbuste qu’il tient à la main : « Timba, si vos veines ne se lèvent pas quand vous êtes avec une femme, mangez les écorces de ça. On coupe et mange les écorces. »
Par ailleurs, monsieur Alinga Jean-Pierre Teto est un leader Pygmée travaillant pour le Programme d’Assistance aux Pygmées, une ONG qui fait la défense des droits des peuples autochtones dans la province du Nord-Kivu, PAP-RDC. Il confirme les vertus aphrodisiaques de certaines plantes, mais l’usage ne se limite pas là. « Si vous manquez d’enfants dans votre couple, il y a des plantes que je vous donne et vous concevez. », rassure-t-il. Ceux qui cultivent en forêts nous font perdre beaucoup de richesses comme ces produits aphrodisiaques ; « je soigne aussi les hémorroïdes, les épileptiques, même les somnambules, les fous. J’ai des plantes que j’utilise pour les immobiliser. Si votre femme accouche par césarienne, on ne va lui donner qu’une huile à enduire sur le bas-ventre et ça ne se répètera plus. J’ai même une jeune fille que j’ai soignée, ancienne épileptique, qui vient de se marier après sa guérison. Même chose si vous êtes empoisonné. Je soigne le poison avec mes produits naturels. J’en soigne beaucoup dans notre dispensaire des pygmées.», nous confia-t-il dans la veranda de son quartier dans la cité de Mavivi, à une vingtaine de Km de la ville de Beni.

L’Ingénieur Kikulbi Kase, Chef de travaux à l’Université de Kalemie, souligne les vertus contraceptives de certaines plantes : « Il y en a ceux que les femmes prennent après une relation sexuelle pour ne pas tomber enceinte ou attraper les IST », nous confie-il dans son bureau.
Les peuples bantous et les pygmées échangent très peu leurs recettes médicinales traditionnelles. Néanmoins, confrontés à certaines maladies communes comme la malaria et la diarrhée, ces peuples utilisent certaines plantes communes. « Sans partager les recettes, les bantous et les pygmées utilisent principalement les mêmes plantes contre le paludisme et les faiblesses sexuelles. », a constaté le Professeur Eric Kasika, ethno-botaniste et enseignant à l’Université Catholique du Graben à Butembo, dans sa thèse de doctorat intitulée « Échange d’expériences d’utilisation des plantes médicinales entre peuples forestiers. Le cas des pygmées et bantous Nande en territoire des Beni et Lubero ».

Jusqu’aujourd’hui, une insuffisance de médecins dans les villages, la pauvreté et l’insécurité poussent les peuples forestiers à recourir plus à la phytothérapie qu’à la médecine moderne, révèle la thèse de doctorat du Professeur Eric Kasika.

Dr Kasusula Bienvenu, médecin traitant à l’hôpital de Matanda, a souligné, lors d’une conférence scientifique à l’UCG, que les deux médecines (traditionnelle et moderne) partagent beaucoup de choses en commun.

« La matière première de fabrication des produits reste la même. A partir des plantes, ses écorces, tiges ou feuilles, fleurs. On peut recourir à certains tissus d’animaux, liquides biologiques d’animaux ou d’autres êtres. Les voies d’administration entre les deux sous-secteurs restent essentiellement les mêmes. Des produits à avaler, à administrer sur la peau, à prendre par lavement ».
La différence est tout de même fondamentale. Car selon que le tradi-praticien utilise uniquement les plantes, il est phytothérapeute, psychothérapeute ou utilise l’occultisme comme dans la pratique du massage à distance. Il est qualifié de féticheur.
Pour la médecine moderne, il y a plutôt des nutritionnistes, des kinésithérapeutes,…
Docteur Kasusula Bienvenu souligne que, bien que reconnue, c’est l’organisation de la filière médecine traditionnelle et de la procédure de la fabrication des médicaments qui diffère de la médecine moderne. Ce qui est normal comme réagi monsieur Freddy Nzeka, point focal de la médecine traditionnelle dans le Grand-Nord. Car malgré la reconnaissance de la médecine traditionnelle depuis 2002, elle n’est pas financée : « L’État congolais a reconnu la médecine traditionnelle, mais n’a pas pu budgétiser cette médecine pour qu’elle puisse travailler conformément aux normes de la médecine. Ce qui crée une sorte de méfiance entre les deux car la médecine moderne est prise en charge, tandis que l’autre est abandonnée à son triste sort, au point que tout le monde taxe les tradi-praticiens de charlatans.», déplore- t-il.
Pour profiter des vertus alimentaires de ces produits, il n’y a pas que sous forme de thé, de légumes ou noix naturels qu’il faut les consommer. Ils sont aussi dans le vin. Aux heures vespérales, près du marché central de Bunia, un des consommateurs du vin Kargasok se confie à nous : « J’en bois depuis cinq ans et je ne bois que le kargasok. Je ne prends aucun autre alcool. »

En ville de Butembo, tous les vins produits localement sont faits de produits forestiers aux vertus aphrodisiaques. La principale publicité de ces vins est cette qualité aphrodisiaque comme l’indique leurs noms : Vin de mariage, Vin d’ambiance, Vin Kitoko, Vin Plaisir, Vin Nguvu, Very strong,…

Bien plus, l’industrie pharmaceutique en utilise certains impérativement : « L’écorce de Pygeum africana,( un arbre connu sous le nom de Ngote dans les territoires de Beni et Lubero, NdlR), est très utilisée. Ses extraits interviennent dans la fabrication de plusieurs produits pharmaceutiques qui peuvent aller jusqu’à soigner le cancer de la prostate. Il en est de même de l’écorce du quinquina dont est extraite la quinine qui est la molécule la plus efficace contre la malaria. Le fumbwa a une valeur pharmaceutique énorme. Il est utilisé dans la fabrication de plusieurs produits. Étant une légume, ça peut se consommer régulièrement sans risque, mais il faut améliorer sa cuisson afin que la population maximise sa valeur nutritive. », ajoute Inoussa Njumboket, point focal Forêt de WWF-RDC.

Une étude menée à Gbadolite (Province de l’Equateur) en 2015 par Jean Christian Bangata B.M de l’université de Kinshasa montre que les produits, Cola acuminata et Piper guineense, sont utilisés pour 15 finalités dont les principales sont médicinales comme stimulants, traitement des maux de ventre, des douleurs, de reins, irritations,…
En 2005, Le Fond Mondial pour l’alimentation, FAO, estimait qu’environ 80 % de la population des pays en voie de développement utilisent les PFNL pour se soigner et se nourrir. Car 75% des pauvres du monde vivent en milieu rural.
A suivre dans la deuxième partie !

Réalisé avec l’appui de Congo Basin/ Rainforest Journalism Fund, c’est un reportage collaboratif de Hervé Mukulu, Picard Luhavo, Serge Sindani, Sarah Mangaza, Furahisha Jacques et Jackson Sivulyamwenge.

Redaction

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