RDC / Forêts : Ces fruits, racines,… sauvages nutritifs et médicinaux, un long parcours et un gagne-pain dans les centres urbains (Partie II)

Pour atteindre les grandes agglomérations, certains de ces produits réalisent des parcours de titan. Quand on voit un vendeur ambulant dans les rues de Kinshasa, la capitale congolaise, ses noix et racines qu’il trimbale dans un bocal sur la tête ou les épaules viennent de très loin comme nous confie l’un d’eux : « Ça vient de l’Angola, par route, en passant par matadi, puis moi je vais en acheter au marché de Gambela. ». Et même dans la sulfureuse Kinshasa, les gens les préfèrent pour plus d’une raison dont certaines semblent mystiques: « Ça soigne beaucoup de parties du corps. Et si vous avez manqué où se trouve votre frère dans le cimetière, vous mangerez ceci ; et vous saurez le retrouver. », nous confie-t-il en montrant une tige. « C’est un produit ancestral que l’on ne vole pas. Si jamais vous le volez, vous aurez des malédictions. Et puis, nous qui travaillons la nuit, ça nous procure la sécurité. », nous confie ce vendeur de noix de cola et autres racines avec 12 ans d’expérience dans les rues de Kinshasa, la Belle.
Dans cette même ville dont les statistiques sont quasiment incontrôlées et pour laquelle certaines sources rapportent qu’elle compterait entre 12 et 20 millions d’habitants, une bonne partie de la population raffole d’un légume dit « Fumbwa ».
Malheureusement, c’est un légume sauvage qui ne se trouve que dans les provinces intérieures. Par absence de route, elle prend l’avion. « Je suis grossiste du fumbwa. C’est un légume qui ne se cultive pas. Si vous le cultivez, ça ne pousse pas. Il vient des provinces de l’intérieur par avion. Ce lot vient de Kananga. », nous explique une dame rencontrée dans un dépôt à chambre froide. Plus de détails nous est donné par une autre dame, dans le dépôt voisin : « Ce fumbwa dans mes mains vient de Kananga. Les gens vont les chercher à moto à l’intérieur de la province. Puis à Kananga, les camions amènent cela à l’aéroport. Ça arrive ici par avion. De l’aéroport de Ndjili, on commence à distribuer dans les dépôts de la ville. Et c’est ici que les détaillants viennent acheter. Et à partir d’ici, certains papas en exportent pour l’Angola et pour l’Europe. »

D’autres feuilles comme le magungu, à Kisangani, à Kinshasa comme à Beni, sont principalement utiles pour l’emballage de la chikwangue. Ce pain congolais est fait à base de manioc. Cuits dans ces feuilles, la chikwangue a toujours une saveur exquise que l’on ne saurait comparer à ceux cuits dans les sachets ou autres emballages. On dirait que ces feuilles font partie de l’ingrédient magique, nous confie une vendeuse de Kisangani. Dans cette même ville, ces feuilles servent à préparer un plat spécial, le Liboke. Des morceaux de viande ou du poisson avec condiments que l’on fait cuire à l’intérieur des feuilles. Un goût exquis.
Pourtant pour les vrais peuples forestiers, ces feuilles sont encore plus utiles que ça. Ils construisent des abris et servent d’ustensiles. « On les coupe et on en fait un paquet de trois, bien accrochées, une feuille à l’autre pour qu’ils servent de toiture de la hutte », explique notre hôte. « Ces maisons ne durent que trois jours et ne sont construites que par les femmes. L’homme n’en maîtrise pas la technique.», explique un habitant d’un village pygmée à Mambasa. Cette précarité d’habitat ne pose aucun problème, car leur village n’est entouré que de ces magungu. Ces mêmes feuilles servent d’assiette pour le repas, d’ustensile pour garder un repas au chaud et de casserole pour la cuisson.

Un gagne-pain pour beaucoup

A Kinshasa, les feuilles de fumbwa sont tellement consommées. Leur commerce fait partie de la vie. Ce commerce fait vivre bon nombre de familles gagne-petit comme cette dame que nous rencontrons à son lieu de travail sur une rue de Kinshasa. A l’aide d’un géant couteau qu’elle aiguise à l’aide d’une lime après chaque usage, elle coupe le petit paquet de feuillage de fumbwa en fins morceaux. « J’ai appris à couper le fumbwa depuis toute petite, mais une fois mariée, après que mon mari ait eu de difficultés dans son boulot, j’ai décidé de commencer à vendre ce fumbwa pour aider ma famille depuis 2009 », nous confie-t-elle sans arrêter de découper son légume. La rareté de son produit l’inquiète car ça fait hausser les prix. « Ça devient de plus en plus rare, c’est pourquoi ils (les grossistes, ndlr) nous vendent de plus en plus des petits fagots. Le tout ici à 4000 Franc Congolais (FC) ou trois fagots à 2000 FC. », précise-t-elle en soulignant qu’elle ne gagne pas énormément.
Le rendement varie, mais si elle investit 22 mille FC plus 2 mille FC de transport, « Dieu aidant, je peux avoir 15 mille FC de bénéfice.», nous confie-t-elle. Et cela pourvu que sa marchandise soit vendue le même jour.
Pour diminuer encore les marges de bénéfices, les grossistes font face à un autre genre de problème, tel que l’indique une d’elles, ce métier étant plus féminin, rencontrée devant un dépôt : « Il n’y a pas de grand bénéfice. Les taxes deviennent de plus en plus chères et nombreuses, en plus du transport qui coûte cher. Ça ne vient que par avion.” Elle a 30 ans de carrière dans la vente de fumbwa. Ce métier lui a permis d’élever ses enfants jusqu’à en marier certains : « Les soins de santé, les frais scolaires, tout vient de ce travail. J’ai même organisé les mariages de mes enfants grâce à ce travail. »
Une étude de l’exploitation et du marché des produits forestiers non ligneux à Kinshasa réalisée par A. Biloso1 & J. Lejoly2 paru dans la revue TROPICULTURA en 2006 rapporte que le revenu bimensuel pour les légumes Gnetum africanum Welw était estimé à 275,0 $ et le Pteridium centrali-africanum Hieron à 166,7$, pour Dracaena camerooniana Baker à 75,5 $, Dioscorea praehensilis à 71,0 $; Psophocarpus scandens à 58,7 $.


C’est la même chose pour la jeune vendeuse de Ngbako à Oicha ; elle réalise des recettes d’environ 50 milles francs congolais (25$) le jour sans préciser la part de bénéfice dans cette somme. Elle ne fait que ça de sa vie : « Quand je quitte ici la mi-journée, c’est juste pour aller me laver et je reviens. Je suis ici de 5 heures du matin au soir tous les jours ». Comme gain, elle en vit et s’est même déjà acheté une moto qui fait le taxi. Pour une jeune fille d’une vingtaine d’années, c’est une bonne affaire. Tel est également le cas de la vendeuse de Bunia, au marché central. Elle fait aussi pas mal de recettes la journée en vendant ses noix, racines et poudre : « J’en vends pour environ 50 mille francs par jour ». Et ce business ne se porte pas bien que dans la ville. Même ceux qui cherchent ces produits dans la brousse réalisent aussi relativement des bonnes recettes, comme le confirme notre hôte pygmée : « Ça dépend de la saison. Quand ce n’est pas la bonne période, je peux avoir juste un sac et à la bonne saison, plusieurs sacs et ça me rapporte beaucoup d’argent.»

Malheureusement, il arrive que pour une semaine de recherche, la récolte soit médiocre. C’est le cas de Junior, motard et cultivateur de profession, que nous croisons au marché de Mayangose (territoire de Beni en province du Nord-Kivu), venant déposer sa marchandise de magungu aux détaillants. Il ne revient en ville de Beni qu’avec une marchandise d’environ 20 mille francs. La cause : « Ils deviennent de plus en plus rares puisque détruits par la création des champs agricoles », déplorent-t-il.
À suivre dans la troisième partie !

Réalisé avec l’appui de Congo Bassin/Rainforest Journalism Fund, c’est un reportage collaboratif de Hervé Mukulu, Picard Luhavo, Serge Sindani, Sarah Mangaza, Furaisha Jacques et Jackson Sivulyamwenge

Redaction

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