La colère ne gronde plus à Kisangani, elle s’installe. Dans les couloirs de la mairie, sur les marchés, au bord du fleuve Congo, sur les réseaux sociaux une même question revient, insistante : où passe l’argent de la ville de Kisangani ? Au centre de cette interrogation, un homme : Delly Likunde, maire de la troisième ville de la République démocratique du Congo, aujourd’hui fragilisé par une série de révélations qui dessinent les contours d’une gouvernance opaque et kakistocrate, au moment même où agents municipaux et autorités urbaines cumulent des mois d’arriérés.
Marchés urbains, taxes fluviales, redevances énergétiques, contributions des télécoms, taxe d’assainissement ,paiements ponctuels de grandes entreprises locales… Les flux existent. Mais dans les comptes bancaires, ils semblent s’évaporer, laissant derrière eux des agents impayés et une administration exsangue.
KIS24 a recoupé chiffres, témoignages internes et documents partiels. Le constat est troublant
Une adjointe humiliée, isolée, affamée administrativement
Selon plusieurs sources internes à la mairie, Eugénie Wandandi n’est plus une adjointe : elle serait devenue une figurante, privée de dossiers, de signatures, de moyens et surtout de salaire.
Fiche de paie, relevés bancaires, bon de caisse et des documents jugés classés de 2024-2025 consultés par KIS24 et des témoignages concordants recueillis au sein de la mairie, rêvelent que Madame Eugénie Wandandi n’aurait plus perçu de salaire depuis plus d’une année. Le dernier paiement identifié remonte à une prime du mois d’août 2024, versée tardivement le 24 décembre 2025.
Il n’existe aucune décision suspendant sa prime ni les frais alimentaires. Aucun acte disciplinaire. Rien. Elle est simplement ignorée », confie un cadre administratif de la mairie.

Dans l’administration Congolaise, un tel cas est rarissime. Un adjoint au maire ne peut légalement être privé de rémunération qu’à la suite d’une procédure formelle : suspension, mise à pied ou révocation. Aucune de ces mesures n’a été rendue publique concernant Eugénie Wandandi.
Elle n’est pas révoquée, mais elle n’est plus associée à rien. C’est une neutralisation politique douce. On espère qu’elle abandonne, qu’elle se taise affirme un militant de l’ UDPS qui pour lui : Wandandi ne nous inspire pas confiance, elle est loyale avec AREP que le parti au pouvoir.
Du côté du Maire, la réponse officielle reste inexistante. Interrogée par une page Facebook La voix de la tshopo, Denis Likunde affiche confiant :
Aucun agent de la mairie de Kisangani, y compris le Vice-maire Eugénie wandandi, ne présente d’arriérés de prime locale…plus de 500 agents de la mairie perçoivent régulièrement leur rémunération locale« . peut-on lire sur le mur Facebook
https://www.facebook.com/share/17s7KJwaCU
Kisangani, l’argent et le silence : plongée au cœur du système Likunde
Kisangani ne manque pas de ressources. Elle manque de traçabilité. Depuis l’arrivée de Delly Likunde à la tête de la mairie, une même question revient avec insistance dans les couloirs administratifs, à l’Assemblée provinciale et jusque dans les services de tutelle : où va l’argent de la ville ?
Avant Likunde, plusieurs agents de la mairie situent ces recettes autour de 6 000 000 FC par jour, un chiffre cohérent avec l’activité commerciale observée. Depuis son avènement, les montants officiellement déclarés plafonnent autour de 4 700 000 FC.
L’ activité n’a pas diminué. Les étalages sont pleins, la galerie Alaso s’est ajoutée, les taxes sont perçues. Ce sont les déclarations qui ont changé », affirme un percepteur sous couvert d’anonymat, interrogé par kis24 au marché central le 27 janvier 2026.

Aucun audit public n’a, à ce jour, expliqué cet écart de plus d’un million de francs congolais par jour regrette un ancien gérant du marché.
Sur un mois, cela représente près de 180 millions de Fc. Sur une année plus de 900 milles dollars», souligne un technicien financier étonné de voir que la mairie ne sait payée 11 millions de Fc comme salaire du maire adjoint.
Le fleuve Congo, un robinet fiscal sans compteur
Autre source majeure de revenus : la taxe d’assainissement et environnementale appliquée aux bateaux et baleinières accostant à Kisangani. Selon plusieurs acteurs portuaires, les trafiquants et transporteurs paient environ un dollar américain par tonne pour chaque embarcation. Mais dans les comptes de la mairie, ces recettes sont introuvables, selon des agents consultés par KIS24.
Le fleuve est l’artère économique majeur de la ville de Kisangani. S’il n’apparaît pas dans les livres, c’est qu’il y a un problème grave. 1 dollars par tonne représente beaucoup d’argent. Les bateaux et baleinières accostent chaque jour», confie un agent de la régie provinciale rencontré par kis24 au Beach ZIMEX
À la mairie comme au commissariat fluvial, aucune publication officielle ne détaille le volume collecté, le compte transitoire des recettes ni son affectation.
Ville supposée riche, agents affamés
Au gouvernorat comme à l’Assemblée provinciale de la Tshopo, le dossier Likunde serait désormais suivi avec inquiétude.
Non seulement pour ses implications financières, l’incompétence, mais pour le signal politique envoyé à une population déjà éprouvée.
Une mairie qui collecte mais ne redistribue pas, qui voyage sans voyager, qui garde l’argent dans des voitures, c’est une mairie en rupture avec l’État », tranche un administratif retrouvé au cabinet du gouverneur Paulin Lendongolia.
Le débat a changé de nature. Il ne s’agit plus de rumeurs, mais de gouvernance, de procédures, de responsabilité publique. Si les faits étaient confirmés, le maintien du maire en fonction poserait un problème institutionnel majeur.
Suspendre, ce n’est pas condamner. C’est protéger l’institution », explique un député provincial.

La mission américaine qui n’a jamais eu lieu
Au fil de l’enquête, 48heures dans la cour de la mairie, un autre épisode retient l’attention de kis24: une mission officielle annoncée aux États-Unis, dont les frais auraient été calculés et pris en charge par la mairie de Kisangani à partir de fonds remis par la fondation Doudou Fwamba, selon plusieurs sources.
Le voyage de Monsieur Likunde n’aurait jamais été effectué selon le rapport des différents services à la mairie et même les manifestes consultés par Kis24. Aucune preuve de déplacement, aucun rapport de mission, aucune activité officielle n’a pu être établie à ce stade. Plus troublant encore, aucun remboursement formel des frais engagés n’a été documenté.
En administration publique, une mission sans déplacement ni rapport pose un sérieux problème de conformité », explique un expert en finances publiques qui invite le gouverneur Paulin à suivre de près ce qui se passe à la mairie comme l’a fait son collègue Mike Mukeni à Buta.

L’ affaire Likunde dépasse désormais une querelle administrative. Elle pose une question fondamentale : comment gouverner une ville quand l’argent circule sans laisser de traces, pendant que les agents vivent à crédit ? Dans une province déjà déchirée par les détournements, le silence n’est plus neutre. Il devient politique.
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La brigade anti-incendie étranglée
Dans le bain des détournements, kis24 approche la brigade anti-incendie crée par le maire. Jusqu’à récemment, cette unité apprend votre média, recevait 100 000 FC par jour, avec une permanence nocturne à la mairie. Depuis 3 semaines, la dotation serait tombée à 20 000 FC par jour révèle un pompier sous anonymat.
On dormait ici à la mairie. On était prêts à intervenir à tout moment. Rappelez-vous de l’incendie vers Hawaï, nous étions dans nos domiciles. À ce niveau, on ne peut même plus assurer le transport. La sécurité des personnes est sacrifiée », confie un autre agent.

L’impression dominante est celle d’une ville qui fonctionne à l’aveugle. Les agents attendent, les services bricolent, les chiffres se contredisent. L’argent, lui, semble circuler ailleurs que là où il est attendu. Quand la gouvernance devient opaque, ce n’est pas seulement la trésorerie qui s’effondre, c’est l’autorité elle-même qui vacille.

